Un jeune planteur se dresse contre la toute-puissante Copam

    vendredi 10 juin 2016

    C’est un dossier bien épineux qui doit être présenté le 20 juin au tribunal civil de Papeete, dans lequel un jeune cultivateur d’ananas de Moorea réclame pas moins de 126 millions de francs de dommages et intérêts à la coopérative des planteurs d’ananas de Moorea (Copam).

    Lewis Maono reproche aux dirigeants de la coopérative de l’avoir injustement expulsé des terres agricoles et de lui avoir fait perdre des années de labeur et récolte.

    Sur l’île de Moorea, autant dire que cette affaire fait causer dans le monde de l’ananas. Car c’est bien la première fois que quelqu’un ose se dresser contre la toute-puissante Copam. Si les terres appartiennent au Pays, elles sont mises à la disposition de la Copam qui accorde ou pas des parcelles aux cultivateurs. C’est la Copam encore qui vend les engrais, désherbants et les fertilisants aux producteurs. Et c’est encore elle qui loue des engins pour aménager les lopins de terre.

    Terres saisies en pleine récolte

    À Moorea, où l’ananas est roi, la Copam est reine. Peu ose la contester. Alors, à la demande de son père, Lewis Maono a failli accepter de taire sa colère, puis s’est ravisé. Le travail qu’il avait fourni avec ses deux frères, Moana et Tumata, méritait bien un combat. Aidé par Peter Heduschka – l’homme qui s’oppose à une entreprise privée dans la vallée de Mahaena –, Lewis, qui n’est pas un rebelle, a finalement décidé d’aller en justice pour qu’on reconnaisse ses droits. Le jeune agriculteur de 36 ans avait pourtant fait ce qu’il fallait pour entrer dans les petits papiers de la Copam. Il devient adhérent par le versement de 600 000 F. Et il se voit attributaire d’un premier terrain. Le lot d’un peu plus d’un hectare se situe dans le domaine de Rotui. Le “bail à ferme” (bail rural), signé en 2006, a une durée de cinq ans, et doit donc prendre fin en novembre 2011.

    Le cahier des charges prévoit que le bénéficiaire doit fournir sa production à la Copam qui est actionnaire de l’usine Jus de fruits. Comme les agriculteurs rendent des comptes à la Copam, Lewis joue le jeu. Il achète engrais et désherbant à la Copam. Afin de préparer sa parcelle, il passe encore par la Copam pour louer des engins. Étonnamment, c’est le trésorier de la Copam qui est le chef de l’entreprise qui loue les engins.

    Mais qu’importe, Lewis passe par ce même système en 2006 et à nouveau en 2011 pour l’arrachage des vieux plants d’ananas (limités à cinq ou six récoltes). Les 40 000 pieds plantés en 2006, qui sont passés par démultiplication à 200 000 pieds ont bien produit.
    Parallèlement, Lewis a obtenu en 2010 une autre parcelle. Le lot, d’un peu plus d’un hectare encore, est situé sur le lotissement agricole de ’Opunohu, rive gauche. Le bail est cette fois
    de neuf ans. La plantation de 35 000 pieds débute en 2011, et la première récolte de 2012 part normalement à l’usine. Mais la seconde récolte en 2013 ne pourra avoir lieu, car les terres de Lewis sont saisies par la Copam !

    Non-respect de la reconduite automatique du bail

    La nouvelle, Lewis Maono l’a apprise au téléphone, de la bouche du président de la Copam, Jean Tama. Sans plus d’explication, on lui dit que les deux terres ont été affectées à d’autres cultivateurs. C’est sans appel et sans courrier officiel. La confirmation lui est faite plus tard devant les cinq membres du bureau de la Copam. On lui reproche une baisse de production et de vendre ses ananas à Papeete directement. Le kilo là-bas est à 100 F, contre 54 à 80 F à l’usine, sans compter les 2 F par kilo reversés à la Copam.

    Lewis assure que les dirigeants de la Copam se trompent, car la production vendue à Tahiti vient d’une parcelle familiale qu’il a nettoyée en 2009 et la production a été mise en route en 2010. La société du trésorier avait d’ailleurs refusé de louer ses engins, alors Lewis Maono avait fait appel à quelqu’un d’autre. Les choses se sont peut-être envenimées à ce moment-là.

    Lewis pense aussi qu’il est jalousé, car avec ses frères, sur les conseils de Peter Heduschka – en sa qualité de conseiller agricole – ils utilisent des techniques nouvelles et rationnelles qui donnent des bons résultats. Mais là où Lewis conteste, c’est que la Copam n’avait pas le droit de mettre fin aux baux sans préavis.

    C’est d’ailleurs à l’article 10 des statuts agrafés aux contrats : “Le conseil d’administration décide librement d’accorder ou non le renouvellement de l’autorisation de mise en culture… Entre le 12e et 9e mois précédant la date d’expiration, la Copam informe de son intention le membre bénéficiaire… Dans le cas où cette information ne serait pas communiquée dans les délais impartis, l’autorisation de mise en culture est automatiquement reconduite pour une nouvelle période de cinq ans.”

    Interdit de commercer avec l’usine Jus de fruits de Moorea

    Dès lors, le jeune cultivateur n’a pas eu droit d’acheter les produits à la Copam, alors qu’officiellement, il n’en est pas radié. Et il y a un an, on lui a même refusé de livrer à l’usine de Moorea la production du terrain familial qui lui servait à vivre. Lewis avait deux tonnes d’ananas dans la benne de son pick-up. Deux courriers écrits à la main, avec pour en-tête un tampon de la Copam, lui signifient qu’il n’a pas respecté la consigne de ne pas livrer Tahiti et qu’il est “sanctionné”.
    Contacté par téléphone, le directeur de l’usine Jus de fruits de Moorea nous a expliqué qu’il avait un contrat d’exclusivité depuis 30 ans avec la Copam – actionnaire à 16 % – et qu’il ne pouvait acheter d’ananas qu’aux adhérents de la Copam. La guerre était déclarée. Mais si des tentatives de conciliation entre Lewis Maono et la Copam ont échoué, les dirigeants de la coopérative n’avaient pas l’intention d’indemniser le jeune cultivateur.

    Seule la justice peut désormais trancher ce différend. Aussi, en ce début d’année, dans une plainte déposée contre la Copam auprès du tribunal civil de première instance, Lewis Maono demande à être indemnisé à hauteur de 126 millions de francs. Il détaille le préjudice motivé par la perte des récoltes en cours, le manque à gagner sur les récoltes suivantes, le remboursement de l’arrachage des anciens plants, la rupture du contrat et l’interdiction de livraison à l’usine.
    Contacté par téléphone, le président de la Copam, Jean Tama, a refusé de donner sa version des faits, expliquant qu’il n’était pas près de le faire car l’affaire, déjà renvoyé une première fois, le serait certainement encore le 20 juin.

    Il faudra donc attendre l’audience pour connaître les arguments de la Copam. On pourra peut-être aussi entendre la position du Pays qui met ses terres à disposition.

    J.-L.M.

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