Violences scolaires : du surveillant au juge, tout le monde sur le pont

    mercredi 30 mars 2016

    Et si l’agression d’un professeur dans un collège de Faa’a (lire La Dépêche du 22 mars ) n’était que la partie émergée de l’iceberg ? Les violences physiques à l’encontre des enseignants restent un épiphénomène, mais la généralisation des combats entre élèves, des injures, menaces et incivilités semble se banaliser.  La réponse qui s’organise est un millefeuille d’actions déployées du terrain à l’administration, du fa’a’apu à la sanction. A l’avenir, celle-ci pourrait même toucher les parents.

    “Depuis la crise, les élèves deviennent très difficiles, même dans les établissements réputés calmes.” Selon Tehea Lussan, la secrétaire générale du Syndicat national des enseignements de second degré, la paupérisation d’un certain nombre de familles se ressentirait dans de nombreux établissements. “On n’a pas de chiffres ni d’analyse sociologique, mais on peut donner notre ressenti : ça ne va pas dans les foyers, alors ça ne va pas à l’école”, explique-t-elle, en donnant comme exemple l’augmentation de la violence dans les collèges de Papara et de Bora Bora.
    Ici, des vidéos de fights tournent sur Internet, opposant les enfants, voire leurs parents. Là, un principal désespère du niveau déplorable des collégiens en français et en tahitien, qui complique le dialogue… “Tout le monde a besoin de savoir ce qu’il faut faire”, conclut Tehea Lussan.
    Les différents acteurs en milieu scolaire se démènent pour trouver des solutions. En cas de violence, qu’elle soit physique ou verbale, “la réaction immédiate est importante pour montrer qu’on ne laisse pas faire n’importe quoi”, explique d’abord Thierry Delmas, le proviseur vie scolaire à la direction générale de l’éducation et des enseignements (DGEE).
    Comme les jeunes du quartier Estall à Papeete qui avaient malmené des lycéens de Paul-Gauguin au début du mois, le collégien qui a récemment agressé un professeur au collège Henri-Hiro à Faa’a sera jugé.

    Coordonner les efforts

    En plus d’une sanction disciplinaire, il risque donc une condamnation au pénal. “Mais ensuite, la réaction sur le fond, il faut aussi qu’elle vienne du terrain”, reprend Thierry Delmas.
    Pour prévenir la violence, l’heure est à la transversalité. “Il y a différents leviers d’action qui existent et qu’il faut coordonner”, explique-t-il, en référence au nouveau comité de prévention de la délinquance, qui regroupe aussi bien le centre de consultations spécialisées en alcoologie et toxicomanie, que la direction de la sécurité publique (DSP) ou l’Institut de la jeunesse et des sports (IJSPF)…
    Au collège Henri-Hiro, cinq jours après l’agression, une réunion était par exemple organisée avec la direction, la gendarmerie et la police municipale, qui multiplie désormais ses patrouilles devant l’établissement afin de repérer les élèves qui “chappent”. L’objectif est double, selon la ministre de l’Éducation : “Prévenir le décrochage, mais aussi les déviances auxquelles les élèves peuvent être confrontés s’ils traînent à l’extérieur”.
    Les établissements, de leur côté, multiplient les efforts pour faire de l’école un sanctuaire. Au collège de Mahina, un fa’a’apu et des cours de jiu-jitsu font partie de l’emploi du temps (lire ci-contre). Henri-Hiro mise sur des élèves médiateurs, des projets écocitoyens ou d’autres activités que le collège relate sur son site Internet.
    Handicapés par la géographie éclatée du collège, qui les force à communiquer par talkies-walkies, les surveillants viennent par ailleurs de suivre une formation de deux jours sur la gestion des conflits… Mais “l’école ne peut pas tout faire”, souffle Tehea Lussan.
    Partout, la responsabilité des parents est pointée du doigt (lire ci-contre). Après celles de la jeunesse, en février, c’est donc eux qui seront au cœur des prochaines assises de la famille. 

    Marie Guitton

     

    “Ça hape des fois les paraparau des profs”

    Moana, 14 ans, et Raiteva, 15 ans, sont en 4e et 3e au collège Henri-Hiro de Faa’a. Nous les avons rencontrés jeudi dernier, avec leur bande de copains. Leurs propos maladroits donnent quelques explications sur les violences scolaires, qu’eux-mêmes regrettent parfois…

    Entendez-vous des insultes contre les professeurs ?
    – Plein, plein, plein… Tous les jours.
    – Contre tous les profs (popa’a ou polynésiens, NDLR).

    Pourquoi les élèves les insultent-ils ?
    – Ça hape des fois les paraparau des profs… Après ils s’énervent, et ils disent des gros mots.
    – C’qu’il veut dire en français, c’est que les profs se trompent. Par exemple, c’est pas toi qui as fait ça…
    – Des fois aussi on dit de ranger le vini, mais les élèves ils veulent pas. Y en a qui contrôlent pas leur colère.
    – Mais des fois, les profs ils nous respectent, alors on les respecte.

    Et vous, vous avez déjà insulté un prof ?
    – Moi une fois. J’ai dit eure. Ça veut dire zizi…

    Et comment a-t-il réagi ?
    – … En fait les profs, ils comprennent rien, parce que y’en a qui parlent pas tahitien.

    Est-ce qu’il y a aussi des violences physiques contre les enseignants ?
    – Les agress’ c’est plutôt entre élèves. Les combats, beaucoup beaucoup. Et puis des mies de pain lancées à la cantine…
    – Il y a des vols aussi. Et des fois les élèves menacent les profs d’aller casser les voitures.
    – C’est pour ça que des fois j’ai envie de changer de collège.

    Pourquoi y a-t-il beaucoup de combats entre élèves ?
    – Bah si tu regardes longtemps comme ça, ou si tu mets ta casquette basse (la visière au ras des yeux, NDLR), ça veut dire : “y’aura fight”.
    – Des fois c’est juste pour s’amuser, et ça dégénère. C’est du un contre un, mais des fois y’a assaut. Les filles aussi elles fightent. C’est avec les raerae.

    Et en dehors du collège ?
    – Il y a fights contre des lycéens, ou des vieux de 32 ou 33 ans. Des fois aussi avec les dealers.
    – On filme dans le vini. Après, tu peux être populaire…

    Nicole Sanquer, ministre de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports : “Je présenterai bientôt un plan d’actions”

    On dit que la crise économique a accentué la violence à l’école…
    J’ai été professeure au lycée hôtelier pendant douze ans. Avec la crise, j’ai pu voir des élèves beaucoup plus absents, quittant l’école pour chercher des emplois au noir par exemple. Lorsqu’il n’y a plus aucune ressource dans une famille, les parents, obsédés par la notion de survie, sont amenés à moins s’occuper des enfants. Il peut aussi y avoir des tensions… Or tout ce dont l’élève est témoin en dehors de l’école, il va parfois le rep
    roduire à l’école.

    Et ce sont les enseignants qui trinquent…
    Aujourd’hui, les enseignants doivent faire face à toutes les problématiques qui peuvent engendrer une recrudescence de violences dans les établissements : les mauvaises fréquentations, l’absentéisme, l’environnement familial, les conduites addictives, la perte de valeurs…

    Que faites-vous pour aider les professeurs témoins ou victimes de violences ?
    En cas de violences contre un élève, ou contre le professeur – ce qui reste marginal –, nous assurons un accompagnement de la victime. Pour qu’il n’y ait pas de banalisation de la violence, il y a des sanctions presque immédiates. Puis nous interpellons la famille pour essayer de dialoguer et comprendre l’origine des problèmes de l’enfant.

    Qu’est-il advenu des assises de la jeunesse, organisées en février dernier ?
    Le bilan est assez positif. Les jeunes ont par exemple émis des idées de messages de prévention. On s’aperçoit qu’ils condamnent beaucoup les conduites addictives. Ils demandent aussi des espaces dédiés pour pratiquer une activité sportive sans licence, ce qui d’après eux leur éviterait de traîner sur les routes. Ils disent eux-mêmes qu’il faut établir des règles, par exemple se battre dans les stades ! Enfin, ce qui m’a frappée, c’est qu’ils ont réclamé une aide à la parentalité. C’est-à-dire qu’ils sont conscients que certains parents ont du mal. Et ils veulent leur venir en aide.

    Et alors ?
    Je suis en train de finaliser le bilan. Je présenterai bientôt un plan d’actions (en juin, d’après un collaborateur, NDLR) et j’espère mener un travail interministériel pour apporter des solutions concrètes.

    À Mahina, “exigence et bienveillance” chassent la violence

    Une “image difficile” colle aux murs du collège de Mahina. Pourtant, aujourd’hui, il a des apparences de sanctuaire. Au calme dans le bureau de la conseillère principale d’éducation (CPE), un élève de 14 ans, incapable de se concentrer à cause d’une bagarre avec son père, s’applique sur un coloriage pour adultes.
    Dans une classe voisine, un gendarme parle du harcèlement et du racket aux jeunes.
    Dans la cour, des concombres et autres légumes sont soignés aux petits oignons par une poignée d’élèves. “Une heure par jour, on a fait le choix de sortir de classe les élèves qui doivent être apaisés”, explique Wendy Harea, la principale adjointe.
    Le “débrayage” se fait sur la matière “la moins pénalisante” et permet aux jeunes de mieux se concentrer le reste de la journée. Deux fois par semaine, des cours de jiu-jitsu sont aussi imposés “à ceux qui doivent travailler la maîtrise d’eux-mêmes”.
    “On responsabilise les élèves”, reprend Wendy Harea, qui assure que l’absentéisme a chuté de 36 % en un an.
    “C’est tout un système. Le matin, il faut être au portail, ne serait-ce que pour leur dire bonjour, leur montrer qu’ils existent. Dès lors qu’ils ont confiance, ils viennent discuter avec nous, plutôt que faire une bêtise. Il y a deux choses que je demande aux professeurs : l’exigence et la bienveillance.”
    Une fois tous les quinze jours, une “cellule de veille” se réunit au sein du collège pour faire le point sur l’évolution du comportement de certains collégiens.
    Un sondage pilote de 25 questions sur “l’ambiance scolaire” a également été distribué à une classe de sixième, avant son éventuelle généralisation… “Il faut occuper le terrain, note le principal. Être toujours vigilant, et intervenir à chaque fois qu’il faut intervenir. Un papier par terre : tu ramasses. Une absence non justifiée : tu viens récupérer les cours. Il peut y avoir des petites bagarres, mais pas souvent. En cas de forte colère, il faut discuter, prendre le temps.”
    Le plus dur à endiguer serait finalement la “fiu attitude”. “Nos élèves ont tendance à lâcher, alors il faut toujours inventer des choses pour recréer de l’envie”, raconte le principal, qui évoque des sorties pédagogiques ou des manifestations au sein de l’établissement.
    “Après, ce qui pose problème, c’est la parentalité, confie Wendy Harea. Il y a un véritable travail à faire…”
    L’ado de 14 ans qui continue son coloriage raconte qu’il a déjà assisté à des fights entre parents. “C’est comme ça qu’ils règlent leurs problèmes”, lâche-t-il laconiquement.
    Milada Plagne, la présidente de l’association des parents d’élèves, qui tient une roulotte devant l’établissement, s’en désole. “Les parents font la morale à leurs enfants, mais ils font pareil, s’agace-t-elle. Ils n’admettent pas que leurs enfants ont des droits. Ils se plaignent juste de ne plus pouvoir taper… Il faut qu’ils se regardent.”
    Après les vacances, elle aimerait mettre en place avec Wendy Harea des “cafés des parents”, directement dans leurs quartiers, afin de partager les bonnes pratiques.

    Mineurs : de la mesure éducative à la prison

    En 2015, le tribunal pour enfants de Papeete a rendu 459 jugements, près de 27 % de plus qu’en 2014. “Il y a de plus en plus de violences juvéniles”, confirme la juge Marie-France Luneau. “Il y a par exemple une grande facilité d’interprétation des regards, constate-t-elle. Pour un regard, un coup de pied… Mais en majeure partie, ce sont des faits de vols.”
    La procédure et la sanction sont adaptées au cas par cas. Le gendarme peut se contenter d’un avertissement. Sinon, le jeune est convoqué par le juge. “On lui rappelle la loi et ce qu’il encourt. Je mets ma robe noire…”, raconte Marie-France Luneau.
    “La protection judiciaire de la jeunesse est saisie d’une enquête sociale rapide, ajoute-t-elle. Outre les faits, on cherche à savoir dans quelles conditions le jeune est élevé, comment il se comporte à l’école, etc.”
    Pour les faits les plus graves, le jeune est renvoyé devant le tribunal pour enfants, assisté d’un avocat commis d’office et risque jusqu’à une peine de prison, en fonction de son âge.
    “Sinon, on peut le juger directement dans notre bureau, raconte la juge. On prononce alors des mesures éducatives assorties de conditions comme la non-récidive. Il y en a pour lesquels ça marche tout de suite.”
    Si les victimes sont d’accord, la “réparation immédiate” est privilégiée. Le jeune peut par exemple repeindre les murs ou faire le jardin, accompagné d’un éducateur. À défaut, il participe à des ateliers avec la protection judiciaire de la jeunesse, “pour conscientiser les interdits”.
    “On travaille sur la loi, précise Marie-France Luneau. Le but, c’est de leur faire prendre conscience de leurs responsabilités en tant que futurs adultes, de la gravité de leurs actes et qu’ils développent de l’empathie envers les victimes.”

    Bientôt des peines pour les parents défaillants ?

    D’où vient la violence des jeunes ? Outre les “crises d’adolescence”, la juge des enfants Marie-France Luneau répond spontanément “de carences éducatives, de parents défaillants”. “Ils n’ont pas su faire intégrer à leurs enfants les principes de la vie en société, précise-t-elle. Ils peuvent aussi être de mauvais exemples. En cas de violences conjugales notamment, le gamin n’adhérera plus à ce qu’ils disent.”
    Enfin, ajoute-t-elle, “il peut y avoir des sévices physiques ou psychologiques contre les enfants eux-mêmes. Or souvent, ce qu’ils vivent chez eux, ils le transposent à l’école”.
    Dans le corps enseignant aussi, l’environnement familial est pointé du doigt.
    Tehea Lussan, professeur et représentante syndicale, déplore par exemple les combats de rue, qui opposeraient aussi bien les élèves que leurs parents.
    “Ils se donnent rendez-vous pour régler leurs comptes. Les hommes et les femmes, à mains nues, devant les gamins !, s’interloque-t-elle. L’école ne peut pas tout faire…”
    Pour tenter de répondre en profondeur à ce problème, des assises de la famille seront prochainement pilotées par le président du Pays lui-même.
    “Lorsqu’un jeune est violent, il y a d’abord le dialogue avec la famille, et la recherche de solutions, explique Nicole Sanquer, ministre de l’Éducation. Mais je pense qu’à la fin, dans les cas extrêmes, quand on a une déresponsabilisation totale de la famille, nous préconiserons des sanctions.”
    Des textes métropolitains pourraient être adaptés, selon la ministre. Outre une amende des parents en cas d’absentéisme non justifié, la loi prévoit par exemple jusqu’à deux ans d’emprisonnement en cas de “soustraction à ses obligations légales au point de compromettre la santé, la sécurité, la moralité ou l’éducation de son enfant mineur”.

    tic 2016-03-31 20:13:00
    oui aux peines pour parents défaillants!!
    jason 2016-03-30 19:12:00
    sans compter les élèves de Henri-hiro qui viennent fight avec NDA , juste pour montrer qu'ils ont les plus forts ????
    Toc 2016-03-30 18:42:00
    pour aller enseigner à Faa'a...il faut chercher les problèmes!
    Duc 2016-03-30 15:04:00
    Plus de discipline à l'école. Plus de fermeté et de dialogue. Agir dès le début des problèmes, ne pas attendre.....
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