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Le vouvoiement progresse à Tahiti : et toi, qu’en dis-tu ?

samedi 17 décembre 2016

tutoiement

(© HGP)

 

Il n’est plus si rare, désormais, d’entendre des Tahitiens utiliser le vouvoiement. Quelles sont les raisons de cette évolution ? Comment sont maniés et interprétés le « tu » et le « vous » par les résidents ? Délicat, car très personnel, le sujet fait appel aux notions de culture, éducation, métissage, revendication, voire discrimination.

 

Plusieurs personnes confirment l’avoir remarqué : à l’administration, au magasin ou parfois même en pleine rue, certains Tahitiens privilégient désormais le vouvoiement pour s’adresser aux inconnus.

La glace est vite brisée, dès lors que l’interlocuteur répond par « tu », ou une fois les présentations passées. Mais ce réflexe semble bel et bien s’enraciner. D’où vient donc ce nouveau vouvoiement ?

Il apparaît souvent discriminatoire, selon que l’interlocuteur est typé « polynésien » ou typé « métropolitain ». « Les popa’a, je les vouvoie parce que je me suis déjà faite rembarrer une fois, et c’est pas agréable… », souffle ainsi Vaiana, 31 ans.

Dans les supermarchés, comme Hyper U et Carrefour, les caissiers assurent qu’ils n’ont pas d’instructions. « Mais on repère les nouveaux arrivés, qui risquent de s’offusquer ou de prendre le ‘tu’ pour un manque de politesse, raconte une hôtesse. Dans ce cas, je commence par vous, et j’attends de voir si l’autre me tutoie ou me dis que je peux le tutoyer. »

Les situations se règleraient le plus souvent d’elles-mêmes, « au feeling ». « La clé, c’est d’établir un bon premier rapport, ne jamais froisser l’autre », analyse un fonctionnaire du haussariat.

Mais les erreurs de jugement sont courantes : « Une fois, une jeune fille m’a appelée ‘mamie’, et sa copine lui a donné un coup de coude : ‘Tss, dis pas mamie, c’est une farani !’. Or ça ne me dérange pas. Ici, ça serait presque une marque de respect », témoigne ainsi Annie, 60 ans.

Même le haut-commissaire de la République assure que le tutoiement ne le gêne « pas du tout ».

 

Des « tu » et des « vous » mal interprétés

 

Parfois, le distinguo opéré en fonction de la couleur de la peau est jugé offensant : des popa’a, nés au fenua ou installés depuis longtemps, y voient une forme de rejet.

« Ça fait quinze ans que je suis là. A l’époque, tout le monde me tutoyait. Et maintenant, certaines personnes me vouvoient comme si je venais de débarquer… », s’agace un quinquagénaire.

Et puis, comment doit répondre le « popa’a » lorsqu’il est vouvoyé ? « Il n’y a pas de règle. Chacun s’adapte à ce qu’il pense que l’autre attend », estime un responsable de la communication à la présidence.

Face à un Polynésien, on pencherait pour le « tu ». C’est ce qu’affirment d’ailleurs toujours préférer la plupart des Tahitiens, même ceux qui pratiquent le vouvoiement.

Mais selon Titaua Porcher-Wiart, maître de conférences à l’Université de la Polynésie française (UPF), et spécialiste de la littérature océanienne, « il y a aussi une forme de tutoiement un peu colonialiste qui peut être mal prise ici… »

La professeure de Lettres ne veut pas créer de polémique. « Mais à mon avis, l’effet de symétrie est important, surtout quand on arrive, estime-t-elle. Quand quelqu’un vous vouvoie, c’est difficile de le tutoyer sans avoir le sentiment d’être un peu paternaliste ou condescendant.

En ce sens, il me semble que le vouvoiement pratiqué par certains Polynésiens est aussi une façon de dire : ‘Moi aussi je suis éduqué, moi aussi on peut me vouvoyer’. Je pense que c’est une petite raison dans le développement du vouvoiement, même si ce n’est pas la principale. »

 

Éducation contre nature ?

 

 

Le vouvoiement n’a toutefois pas cours qu’en présence des Blancs. Bien qu’il soit souvent considéré comme une « barrière », il est parfois aussi, désormais, pratiqué entre locuteurs bien « étiquetés » polynésiens.

Au haut-commissariat, au centre administratif ou à la DSP, plusieurs agents locaux l’utilisent systématiquement. « Ça m’est arrivé que des Polynésiens me vouvoient, en boutique ou dans une parfumerie », raconte aussi Maui, 27 ans.

Dans les rapports privés également : « Je vouvoie les Polynésiens quand c’est des personnes que je ne connais pas du tout, qui sont âgées, ou qui ont un certain statut, par exemple des personnalités. C’est une forme de respect », nous confie-t-on plusieurs fois.

Il s’agirait là d’un phénomène d’occidentalisation de la société. « Le tutoiement, en français de Polynésie française, est un simple ‘calque’ des structures polynésiennes.

Avec l’influence grandissante du français de France, auquel les Polynésiens sont exposés par les médias ou Internet, le vouvoiement arrive en force », explique Alexandre François, directeur d’un laboratoire dédié aux langues et civilisations orales, sous la tutelle du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Dans les témoignages personnels, le vouvoiement est souvent renvoyé à une question de génération et d’éducation.

« L’éducation et la mode se ‘françisent’, observe par exemple Samantha, 39 ans. La nouvelle génération sait qu’elle a des chances de s’exporter, donc elle se met au vouvoiement. » Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, le tutoiement serait néanmoins intrinsèque à la « nature » et la « culture » polynésiennes.

Elle a donc décidé de dire « tu » à tout le monde, même aux nouveaux arrivants. La politesse et le respect passeraient par d’autres marqueurs, comme la bizarrerie syntaxique « Madame, tu », indétrônable à l’école. « Ce qui est vraiment culturel, ce n’est pas le ‘tu’, c’est le ‘oe’, souligne toutefois l’anthropologue Edgar Tetahiotupa.

Mais ce sont des usages, personne n’est dans le faux ou dans le vrai. Alors même qu’ils savent très bien parler français, certains choisissent volontairement de parler le français de Tahiti, parce que c’est une identité. »

Dès lors, pourquoi en changer ?

 

Marie Guitton

 

Edgar Tetahiotupa, anthropologue, auteur de travaux sur les langues polynésiennes et le bilinguisme : « Ce sont des usages, personne n’est dans le faux ou dans le vrai »

edgar-tetahiotupa

(© archives LNT)

Pourquoi observe-t-on une montée du « vous » à Tahiti ?
Parce que l’éducation s’occidentalise petit à petit. Lorsqu’on se rencontre entre Polynésiens, normalement on se tutoie.

Ce qui est vraiment culturel, c’est ‘oe’. Mais il y a eu cette éducation française qui a fait que les gens ont adopté une autre posture : au premier abord, on vouvoie, en tout cas pour ceux qui ont une certaine éducation.

Il y a aussi des gens qui ont vécu et adopté le vouvoiement en métropole. Mais c’est éphémère. On reprend le tutoiement dès qu’on commence à se familiariser.

 

Et « toi », on te vouvoie parfois ?
Moi, j’ai des cheveux blancs, alors on me dit : « E, ia ora na papa ! » (rires).

Ces mots comme mamie, papy, ça marque le respect en fait. Mais ça se perd un peu aussi, surtout à Tahiti : il y a certaines réactions parce qu’en France, quand on dit ‘vieux’, c’est très mal vu. Cela dit, ça existe toujours beaucoup dans les îles éloignées.

 

Pour certains, le tutoiement est intrinsèque à la culture polynésienne, et il n’est pas question de l’abandonner au profit du « vous »…
L’un ne remplace pas l’autre. Ça peut se juxtaposer.

Les gens choisissent, ce sont des usages, personne n’est dans le faux ou dans le vrai. Alors même qu’ils savent très bien parler français, certains choisissent volontairement de parler le français de Tahiti, parce que c’est une identité.

‘Je me reconnais en tant que Polynésien lorsque je parle de cette manière. Parler comme les Français, c’est adopter l’attitude des Français. Or je ne suis pas totalement français…’.

René Bidal, Haut-commissaire de la République : « Quand on me tutoie, je tutoie »

René Bidal

(© Marie Guitton)

« Souvent, on me tutoie, et ça ne me dérange pas du tout, d’autant plus que le vouvoiement n’existe pas dans les langues polynésiennes.

Le sujet n’est pas le protocole, mais le fait que les Polynésiens traduisent du tahitien au français, donc ce n’est gênant en rien. Les tavana me tutoient souvent. Je respecte cela, et quand on me tutoie, je tutoie. »

Retrouvez l’intégralité de notre dossier dans notre édition du jour ou au feuilletage numérique

 

 

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