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Yann Arthus-Bertrand – Changement climatique : “Il est trop tard pour être pessimiste”

lundi 24 septembre 2018

Le photographe et réalisateur Yann Arthus-Bertrand est actuellement au fenua pour tourner une scène de son prochain film. (© Jennifer Rofès)

Le photographe et réalisateur Yann Arthus-Bertrand est actuellement au fenua pour tourner une scène de son prochain film. (© Jennifer Rofès)


Le photographe, réalisateur et militant de l’environnement, Yann Arthus-Bertrand, est arrivé en Polynésie vendredi dernier. Le réalisateur du film Human et auteur de l’ouvrage, best-seller mondial, La terre vue du ciel, est au fenua pour tourner une séquence avec les baleines pour son prochain film. Drôle et sympathique, cet “écolo un peu perdu”, comme il se définit, nous livre, sans langue de bois, sa vision du monde d’aujourd’hui.

Est-ce la première fois que vous vous rendez en Polynésie ?

Non, je suis venu il y a plus de vingt ans lorsque j’ai réalisé La terre vue du ciel. J’étais venu faire des photos. J’en ai d’ailleurs une très connue, classique, du lagon de Bora Bora. Mais c’est la première fois que je reçois un tel accueil. C’était génial, j’ai été reçu par un groupe de musiciens. On m’a invité à me ridiculiser en dansant, mais c’était très sympathique.

 

Pourquoi revenir vingt ans après ?

Parce que je réalise actuellement la suite de Human, avec une coréalisatrice qui s’appelle Anastasia Mikova. C’est un film très fort qui s’intéresse à la condition des femmes. On a réalisé 3 000 interviews dans le monde en posant toujours les mêmes questions, sur le sens de la vie, de la famille, des enfants, sur le mariage, sur le sexe, sur les règles… C’est très intime.

C’est un film lourd, pas facile, où la violence, l’inceste et la dépendance aux hommes sont évoqués. On a fait des choses compliquées, comme les femmes défigurées à l’acide en Inde, les yézidies vendues, l’excision en Afrique. Depuis que je fais ce film, que je vais présenter à Cannes, j’ai changé d’avis et de regard sur ma mère, sur ma femme et sur mes sœurs.

 

Devez-vous rencontrer des femmes polynésiennes ?

Nous devions le faire mais nous sommes en fin de tournage et nous n’aurons pas le temps. Ici, je vais réaliser une séquence avec une apnéiste japonaise, enceinte, qui va danser autour d’une baleine et de son baleineau. Avec ce film qui est très lourd, j’ai besoin de ces images très poétiques. Je ne sais pas encore où je placerai cette séquence mais ce sont pour moi des images très belles, très symboliques.

 

Avez-vous prévu de rencontrer les autorités locales et la population ?

Je vais faire une projection, jeudi, à l’office du tourisme où je raconte un peu ma vie. Il ne s’agit pas d’ego mais d’expliquer un peu comment j’en suis arrivé là. Je suis un activiste depuis toujours. Depuis l’âge de 20 ans, la nature et les animaux me passionnent. J’ai 72 ans aujourd’hui et, si je devais me définir, je dirais que je suis un écolo un peu perdu.

 

En parlant d’écologie, quel regard portez-vous sur la situation globale de la planète ?

Après tous les efforts qui ont été faits, quand je vois où nous en sommes aujourd’hui, j’ai l’impression que l’on n’a servi à rien. On parle de biodiversité, de changement climatique, des pesticides en France, à Tahiti, de la surpêche, des 100 000 avions qui volent par jour… On a l’impression que tout ce qu’on dit, tout ce qu’on devrait faire n’est fait qu’à une toute petite échelle.

Quand je suis né, nous étions 2 milliards sur terre. Aujourd’hui, nous sommes 7,4 milliards. Dans ma vie d’homme, j’ai vu la population du monde plus que tripler. Quand je suis né, l’asiatique ne vivait pas comme moi. Aujourd’hui, il a le même niveau de vie et cela va continuer. Tout le monde a envie de vivre ainsi. Mais il n’y aura pas assez d’arbres, pas assez d’eau, pas assez de ressources pour nourrir tout le monde. On le sait tous, mais on continue.

Après tout, qui est prêt aujourd’hui à vivre mieux avec moins ? Personne. Les supermarchés débordent de nourriture, de produits qui arrivent du monde entier, de produits que l’on va jeter. Et c’est devenu normal. Ce que l’on jette va rentrer dans le chiffre d’affaires, on va récupérer la TVA dessus. On vit dans un monde de surplus. On n’est plus dans l’essentiel.

 

Vous êtes assez pessimiste ?

Il est trop tard pour être pessimiste, on est rattrapé par la vérité. Mais il faut avoir le courage de la vérité. Aujourd’hui, les hommes politiques n’en ont pas envie parce que c’est trop compliqué. Quand on parle changement climatique, dans un dîner, ça ennuie les gens. (…) C’est un peu comme la mort, personne n’a envie de croire à sa mort, de parler de sa mort. Eh bien, le changement climatique, c’est un peu la même chose. Après l’appel des 2 000 scientifiques dans le monde, on ne peut pas dire que l’on ne sait pas. On sait que c’est la fin de la vie sur terre telle qu’on la connaît aujourd’hui. Il est trop tard. On sait que ça arrivera. Tout le monde le sait, il y a très peu de négationnistes aujourd’hui mais le confort que l’on a est tellement formidable.

 

Quand les gens vous demandent ce qu’ils peuvent faire, que leur répondez-vous ?

Je leur dit d’arrêter de manger de la viande et du poisson industriel. Quand vous mangez du thon que vous venez de pêcher, ce n’est pas la même chose que le thon japonais qui provient d’un élevage industriel. La viande industrielle est en train de détruire la vie sur terre. Ces élevages sont nourris au soja, les animaux ne broutent même plus d’herbe.

Il y a des pesticides partout, on déforeste au Brésil. Ce qui est terrible, c’est qu’aujourd’hui, la viande n’a plus de valeur, on la jette. Un morceau de jambon qui n’est plus bon, on le jette alors qu’on ne devrait pas. Il y a des animaux qui ont souffert pour que l’on ait cette nourriture. On peut se foutre de la souffrance animale, mais moi, je ne m’en fous pas.

 

La démission de Nicolas Hulot vous attriste-t-elle ?

J’ai dit dans Le Monde que Nicolas Hulot n’aurait pas dû démissionner. Hulot est le meilleur de nous, il l’est vraiment. Je regrette sa démission comme je regrette qu’il n’ait pas assez travaillé avec les millions de gens qui étaient derrière lui. Quelque part, il n’a pas fait appel à cette énorme mobilisation qu’il y avait derrière lui et qui aurait fait changer les choses.

 

Comment s’adresse-t-on à la jeune génération pour qu’elle s’implique sur les questions d’environnement ?

La jeune génération sait ce qu’il est en train d’arriver. Je reçois des mails tous les jours de jeunes qui me disent “je veux donner du sens à ma vie”, “j’ai vu Human, comment puis- je vous aider à être utile ?”. Il y a quelques mois, j’ai présenté mon film Planète océan dans une école. Après la projection, un enfant de 13 ans m’a demandé : “Monsieur, c’est quand la fin du monde ?”. (…) Cet enfant m’a dit : “Je lis les journaux, j’ai vu votre film, je regarde la télé, rien ne va bien”. Je me suis alors retourné vers cette classe pour demander combien d’entre eux croyaient en la fin du monde. 70 % des élèves ont levé la main. Les jeunes d’aujourd’hui veulent donner du sens à leur vie.

 

Ne croyez-vous pas à un sursaut collectif, lié à l’urgence climatique ?

Non, notre addiction à la religion de la croissance est beaucoup plus forte que ça. La croissance, c’est le graal de tous les gouvernements. Si un président prend trois points de croissance, il est réélu tout de suite. Tout le monde est content, tout le monde a à manger. Pourtant, le point de croissance n’est pas bon pour l’environnement. Il faut un homme courageux qui explique qu’il faut vivre avec moins, que l’essentiel suffit. La publicité dit “soyez heureux, achetez un nouveau pick-up, un nouveau téléphone, comme si le bonheur était de consommer”.

On passe notre vie à travailler pour acheter. Et quand vient la fin, on se rend compte qu’on ne peut pas racheter sa vie.

 

Quelles actions immédiates pourraient, selon vous, amorcer un changement majeur ?

(…) Ce sont les énergies fossiles qui provoquent le changement climatique. Si l’un des grands groupes pétroliers décidait ne serait-ce que de ne pas produire plus cette année, ce serait génial. (…) Seul l’amour changera le monde, j’en suis intimement persuadé.

Aimer les gens, c’est aimer la vie, c’est aimer ce qui vit sur terre, les animaux, les plantes. C’est prendre conscience que la vie est un miracle et qu’elle est courte. Depuis qu’il existe, l’homme ne cesse de vouloir améliorer le monde. L’homme est un animal entrepreneur. Aujourd’hui, il faut entreprendre le maximum pour garder la vie telle qu’elle est sur terre. Ça veut dire prendre conscience que l’on n’est pas étranger à ce qui arrive et que l’on subira tous quelque chose.

 

 

Propos recueillis par Jennifer Rofes

 

 

 

 

 

 

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