Zika : “Nous pensions qu’il était anodin, ce n’était pas le cas”

    lundi 11 janvier 2016

    L’épidémie de zika au Brésil crée la psychose parmi la population locale après la découverte d’un probable lien entre le virus et de graves malformations chez les nouveau-nés. Ces données ont conduit les autorités polynésiennes à rouvrir leurs dossiers. Elles aussi ont constaté un pic de grossesses problématiques entre octobre 2013 et avril 2014. Si ces risques avaient été connus lors de l’épidémie au fenua, il aurait été “très probable” que les autorités aient recommandé aux femmes de repousser leurs grossesses de quelques mois. 

    L’épidémie de zika qui touche actuellement une partie de l’Amérique du Sud suscite un véritable affolement, notamment au Brésil, territoire densément peuplé. Les autorités de ce pays ont d’ailleurs décrété l’état d’alerte sanitaire depuis qu’elles suspectent un lien entre le virus et des malformations chez les nouveau-nés. 
    Depuis le début de l’épidémie, plus de 3 000 bébés atteints de microcéphalie (une lourde pathologie) ont en effet été recensés… contre à peine 150 l’année précédente. Chez les femmes enceintes, la psychose gagne, comme en témoignent les nombreux articles sur le sujet dans les médias du continent. Inquiets eux aussi, des gynécologues brésiliens déconseillent même à leurs patientes les grossesses pendant la saison des pluies. 

    “Il s’est passé quelque chose”

    Le zika, le fenua l’a bien connu. Il a d’ailleurs été le premier foyer d’envergure du virus au monde. Entre octobre 2013 et avril 2014, environ 32 000 personnes ont été infectées, soit 11,5 % de la population totale, selon le bilan officiel des services de santé. Mais c’est plus vraisemblablement entre “60 et 70 %” des habitants qui ont contracté la maladie d’après le docteur Henri-Pierre Mallet, responsable du bureau de veille sanitaire (lire ci-contre). 
    Et avec lui, son lot de (mauvaises) surprises. Car le zika a aussi provoqué 42 cas de syndrome de Guillain-Barré en à peine quatre mois. Mais il a eu aussi et surtout, chose qui était passée inaperçue, de probables conséquences sur la croissance des fœtus. 
    Les premiers à s’en être rendus compte ont été les pédiatres du centre hospitalier de Taaone, intrigués, des mois après l’épidémie, d’accueillir un nombre inhabituel de bébés présentant des pathologies rares. Les dossiers médicaux ont alors été rouverts. Au total, 18 grossesses problématiques, dont la majorité pour microcéphalie, sur les 2 000 de la période ont été détectées. 
    “Un chiffre qui rompt avec les données des années précédentes”, souligne Henri-Pierre Mallet. Le médecin en tire par conséquent les conclusions : “Il s’est passé quelque chose.” 
    Ces risques étaient malheureusement inconnus il y a quelques mois encore. Les autorités locales ne pouvaient donc prendre la mesure du danger potentiel, assurent des médecins que La Dépêche a interrogés. 
    “Les choses n’étaient pas prévisibles. Je me demandais ce que mes patients avaient au début de l’épidémie. On ne peut pas reprocher aux autorités de ne pas avoir fait ce qu’il fallait. Il me paraissait difficile d’agir autrement dans le contexte que l’on a connu”, dit l’un d’eux. 

    “Affaire classée”

    En raison du probable lien entre le zika et de lourdes pathologies chez les nouveau-nés, celui-ci ne porte plus le même regard sur le virus aujourd’hui : “Avec le recul, on peut se poser des questions. Sachant que le zika provoque probablement des malformations congénitales, je déconseillerai aujourd’hui aux femmes de faire un enfant en période d’épidémie.” Henri-Pierre Mallet est du même avis : “Il aurait été possible que nous donnions ce conseil au risque d’effrayer la population.”
    Bonne nouvelle toutefois. Une nouvelle flambée de zika en Polynésie est très peu probable, du moins à court terme. “C’est une affaire classée pour 20 ou 30 ans”, assure un médecin hospitalier, une très grande majorité de la population ayant été infectée. Or, contrairement à la dengue, il n’existerait qu’un sérotype du virus, ce qui signifie qu’une fois touchée, une personne n’est plus susceptible d’être contaminée. Il faudra donc attendre que les enfants, nés il y a peu, atteignent l’âge adulte et procréent à leur tour pour qu’un nouveau risque sur les grossesses apparaisse.
    Mais d’ici là, “il y aura probablement un vaccin”, veut croire un autre professionnel. Sachant que le zika fait peser un lourd risque sur la santé des fœtus, il estime que les chercheurs vont désormais mettre les bouchées doubles pour percer ses secrets (lire ci-dessous). Et la Polynésie pourrait, ici, faire office de laboratoire grandeur nature. 
    En attendant, le corps médical local a insisté sur la “nécessité de préparer l’avenir” dans le “retour d’expérience” communiqué aux médecins après l’épidémie. Et ce, en renforçant les moyens de la “cellule de lutte antivectorielle de la direction de la santé” qui “s’est appauvrie en ressources au fil des décisions gouvernementales (…) en contre-courant des menaces prévisibles d’introduction de nouvelles arboviroses”. Une recommandation qui, pour l’heure, est restée lettre morte. 

    Jean-Baptiste Calvas
    jcalvas@ladepeche.pf 

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    Le docteur Henri-Pierre Mallet : “Nous avons rendu service au reste du monde“

    L’épidémie de zika au Brésil conduit à une véritable psychose en raison de possibles anomalies congénitales qui seraient liées au virus. En Polynésie, les autorités avaient-elles pris conscience du possible danger ?
    Nous ne pouvions pas le prévoir. Le zika est arrivé subitement en octobre 2013. Mais nous avons eu les capacités, localement, d’identifier rapidement un début d’épidémie qui se distinguait de celle de la dengue que nous avions au même moment. Le zika était très peu connu. La seule épidémie décrite était un épisode à Yap, en Micronésie, qui compte une très petite population. Il n’y a eu là-bas que des formes cliniques banales. Lorsque le virus est arrivé, nous n’avions donc aucune raison de nous méfier (…) Mais la Polynésie a pu décrire l’épidémie, ce qui a servi aux autres pays.  

    Sait-on aujourd’hui qui était et d’où venait le patient zéro ?
    Nous ne l’avons jamais identifié et nous ne le saurons jamais. Ce que l’on sait, c’est que la souche du virus était issue du continent asiatique. 

    En six mois d’épidémie, 32 000 personnes ont été atteintes au fenua, soit 11 % de la population, et 42 patients ont développé le syndrome de Guillain-Barré…
    En réalité, 11 % de la population a consulté pour des signes de zika mais il faut rajouter ceux qui n’ont pas consulté et ceux qui ont eu le zika sans en avoir les signes. À mon avis, plus de la moitié de la population a été touchée, 60 à 70 %.

    Quarante-deux cas de Guillain-Barré en quelques mois, c’était du jamais vu ?
    On savait que le syndrome pouvait venir deux à trois semaines après un cas de zika mais pas dans les proportions que nous avons eues. Cette augmentation brutale des cas a été une grosse surprise. 
    Aujourd’hui, ces personnes ont quasiment toutes retrouvé leurs moyens mais elles sont encore suivies. 

    Plus inquiétant encore, le nombre de cas de microcéphalies chez les nouveau-nés au Brésil qui dépassent déjà les 3 000. Aviez-vous, ici, des éléments qui vous laissaient penser qu’il pouvait y avoir un risque sur les grossesses ?
    Nous n’avons pas détecté le problème en temps réel. Sur les six mois d’épidémie, il y a eu environ 2 000 grossesses. Sur ce petit chiffre, il est arrivé des problèmes mais que nous n’avons pas décelés. C’est environ un an après que les pédiatres de l’hôpital ont repéré certaines anomalies neurologiques très rares. Cinq enfants sont nés avec des troubles de déglutition (…). 
    Nous avons donc étudié ces cinq cas. Nous nous sommes rendu compte que la majorité des grossesses s’était déroulée durant l’épidémie. Nous avons recherché d’autres anomalies et nous avons constaté qu’il y avait eu plus d’interruptions médicales de grossesse que d’habitude, dont une partie due à des microcéphalies. Il y en a eu dix. Trois autres mamans ont été détectées pour le même trouble mais ont voulu aller jusqu’au bout de leur grossesse. Trois bébés sont donc nés avec cette microcéphalie. Au total, 18 grossesses sont concernées. 

    Ce chiffre de 18 est-il significatif rapporté à 2 000 femmes enceintes?
    C’est bien plus que les chiffres habituels annuels. Très clairement, c’est un chiffre qui rompt avec les données des années précédentes. Pour nous, il s’est passé quelque chose. 

    Avez-vous des contacts avec les autorités brésiliennes ?
    Nous en avons eu mais aussi avec l’Organisation mondiale de la santé. Ils sont très intéressés par nos données. Actuellement, nous menons des analyses beaucoup plus poussées sur ces 18 cas. Nous réinterrogeons les mamans pour essayer de voir s’il n’y a pas d’autres causes possibles que le zika. Pour le moment, le lien n’est pas avéré scientifiquement mais la coïncidence spatio-temporelle est forte. Il serait étonnant que les choses ne soient pas confirmées. 

    Des médecins brésiliens déconseillent à leurs patientes de faire un enfant durant l’épidémie. Partagez-vous leurs recommandations ? 
    Pas seulement les médecins, mais aussi les autorités brésiliennes de certains États. Avec ce nombre de microcéphalies qui apparaît au Brésil, cette recommandation à un certain sens, même s’il n’y a pas encore de preuve formelle. On ne peut rien faire contre ces malformations. 

    Si les autorités polynésiennes avaient disposé de ces données lors de l’épidémie au fenua, auraient-elles, selon vous, délivré un message similaire ?
    Très probablement. C’est un sujet sensible et important. Je ne sais pas jusqu’où l’on aurait été mais il aurait été possible que nous donnions ce conseil au risque d’effrayer la population. 

    Le corps médical a-t-il aujourd’hui des regrets ?
    Nous sommes désolés pour les mamans, c’est évident, mais nous ne nous sentons pas coupables, au contraire. Je pense que nous avons bien travaillé. Nous avons détecté rapidement le zika et les syndromes de Guillain-Barré. 
    Nous avons, en quelque sorte, rendu service au reste du monde. J’ai rencontré certaines de ces mamans qui comprennent ce qui s’est passé et n’en veulent à personne. 

    Y a-t-il un risque potentiel pour ces femmes dans le cadre d’une nouvelle grossesse ?
    Non. Certaines mamans concernées ont fait une deuxième grossesse qui s’est très bien déroulée.

    Pour un médecin que nous avons interrogé, il n’y a plus de risque d’épidémie localement avant “20 ou 30 ans”. Avez-vous la même analyse ?
    Oui, même si je ne suis pas tout à fait d’accord sur la période. Au bout de dix ans, avec les naissances et les arrivées, il pourrait y avoir une épidémie de moyenne ampleur car il y aurait suffisamment de personnes qui ne sont pas immunisées. 

    Le zika était un virus plus dangereux qu’attendu ?
    Quand l’épidémie est arrivée, je suis resté très prudent car c’était un nouveau virus que l’on connaissait mal. Nous pensions qu’il était anodin mais très rapidement, nous avons vu que ce n’était pas le cas. 

    Pourrait-on découvrir à l’avenir de nouvelles pathologies liées au virus ?
    Ce n’est pas impossible. Nous avons encore des doutes sur des choses qui sont arrivées au cours de l’épidémie. Outre les cas de Guillain-Barré, il y a eu d’autres maladies auto-immunes possiblement liées au zika. 

    Dans le retour d’expertise émanant en partie du bureau de veille sanitaire, il est écrit qu’il est aujourd’hui nécessaire de renforcer les moyens de la cellule de lutte antivectorielle. Cette recommandation a-t-elle été suivie d’effets ?
    C’est le problème des arboviroses, c’est-à-dire les maladies transmises par les moustiques. Ici, nous avons la dengue, le chikungunya et le zika. Au moment des épidémies, nous n’avons pas su faire suffisamment face au niveau de la lutte antivectorielle (…) 
    Cela demande des moyens humains que nous n’avons pas aujourd’hui. Nous les réclamons mais les ressources humaines coûtent chères. Il n’y a pas eu les efforts nécessaires de fait.  

    Propos recueillis par J.-B.C.

    Les chercheurs s’attaquent au virus

    L’inquiétude entourant le zika a conduit les scientifiques à s’intéresser de plus près au virus. La semaine dernière, une équipe de l’Institut Pasteur est parvenue à réaliser la première séquence génétique complète du zika. “Un point de départ important pour mieux comprendre l’évolution de son comportement”, selon Dominique Rousset, responsable du laboratoire de virologie et du centre national de référence des arbovirus à l’Institut Pasteur de la Guyane, cité dans un communiqué de l’établissement de recherches. 
    “Ces anomalies sont-elles dues uniquement au virus zika, à la circulation conjointe d’autres agents infectieux ou à d’autres facteurs ? Des projets de recherche multidisciplinaires doivent être mis en place pour tenter de répondre à ces interrogations. D’ores et déjà, nous nous appliquons à mieux connaître ce virus et comprendre son évolution, ce qui passe notamment par le renforcement des outils de diagnostic”, ajoute Dominique Rousset. 
    L’Organisation mondiale de la santé (OMS) suit également les choses de près. Elle a informé les États membres de “la survenue éventuelle d’événements similaires sur leur territoire”. “Pour ces raisons et pour mieux comprendre l’étiologie de l’événement, l’OPS/OMS (Organisation panaméricaine de la santé, NDLR) prie instamment les États membres de signaler toute augmentation du nombre des cas de microcéphalie ou d’autres troubles neurologiques chez les nouveau-nés, ne pouvant pas être expliqués par des causes connues”, leur demande l’OMS. 

    J.-B.C.

    Van Bastolaer 2016-01-12 16:48:00
    Le zika n'est il pas arrivée apres la coupe du monde de beach soccer? Il paraît même que le foyer etait a punaauia hôtel Méridien qui accueillait les africains ! Pourquoi des analyses plus poussées demandées par des médecins n'ont pas été faites?
    Erick Monod 2016-01-11 14:44:00
    Merci beaucoup Docteur Mallet pour vos commentaires : enfin des explications précises sur l'historique etl'évolution de cette maladie , ses conséquences et enfin les précautions à prendre dorénavant
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